Andrée viollis, la pionnière

« Du fait que cette femme voyageait sans malle et sans carton à chapeaux, nous comprîmes tout de suite qu’elle avait la vocation (...). Ce n’est pas encore ce qu’il y avait de plus vexant pour nous autres, hommes. Où Andrée Viollis nous faisait bouillir le sang, c’était aux télégraphes internationaux. Nous avions beau écrire à cent à l’heure, ne pas déjeuner, sauter ensuite, sans avoir séché notre encre, dans les autos les plus puissantes, promettre au chauffeur de payer généreusement les contraventions que lui vaudrait un excès de vitesse, quand, essoufflé, suant et affamé, nous arrivions au guichet, elle était là ! »

Albert Londres, 1927

Elle voulait être marin et sillonner les mers, elle a parcouru les terres du monde entier à travers ses reportages engagés.

En cette période de l’entre-deux guerres, Andrée Viollis est aussi célèbre que son illustre confrère Albert Londres. S’ils s’admirent mutuellement, ils se livrent aussi une redoutable concurrence sur le terrain. Comme lui, elle écrit dans les plus grands journaux de l’époque, à commencer par Le Petit Parisien, dont les tirages quotidiens feraient rougir de plaisir les rédactions d’aujourd’hui. Comme lui, c’est à la faveur de la Grande Guerre, qu’Andrée Viollis fait sa mue et se révèle comme un grand témoin du siècle.

Mariée, mère de quatre enfants, dont la future journaliste Simone Téry, elle n’hésite pas alors un instant pour s’engager comme infirmière volontaire auprès de la Croix-Rouge. Au plus près des combats et de l’horreur de la guerre, elle raconte son quotidien sur le front des Ardennes dans les colonnes du Petit Parisien. Bilingue, elle se paye même le luxe d’assurer la correspondance pour Le Times ou Le Daily Mail. Quand elle décroche l’interview exclusive du Premier ministre anglais Llyod Georges en 1918 et se rend à Londres pour le rencontrer, personne ne peut croire qu’une femme a pu réaliser un tel exploit journalistique, l’article sera donc signé Monsieur André Viollis !

Un détail pour la journaliste qui n’en a que faire! L’essentiel c’est d’en être. Le virus du grand reportage est en elle, il ne la quittera plus. De là, elle est de tous les combats, de toutes les révoltes et rend compte de toutes les répressions. De l’URSS qu’elle parcourt seule pendant trois mois à l’Afghanistan dans les années 20, elle s’intéresse à la révolte indienne où elle rencontre Gandhi, témoigne de la guerre civile irlandaise qui s’amorce et commente les soubresauts de la politique impérialiste japonaise.

A mesure que la situation internationale se durcit et qu’elle assiste à la montée des fascismes, Andrée s’engage. Sa plume se fait plus politique. Pendant la guerre d’Espagne, elle pressent que « ce drame n’est que le prélude d’un autre plus grand ». Quand la seconde guerre mondiale éclate, elle a déjà 65 ans mais n’a rien perdu de sa verve ni de sa révolte. Elle met alors son nom et son expérience au service de la Résistance aux côtés de ses compagnons du Parti communiste, Louis Aragon ou Elsa Triolet. Installée à Dieulefit dans la Drôme, elle publie un pamphlet dans la clandestinité : Le racisme hitlérien.

Le siècle n’a pas été avare d’événements qui lui ont donné matière à s’indigner. Féministe engagée, elle milite pour le droit des femmes du monde entier, révèle les injustices et se pose en ardente défenseure des idéaux républicains. Son plus grand combat reste celui de l’Indochine, où elle dénonce la colonisation, dans un livre qui fera scandale. « Si c’est desservir la France que de servir la vérité, j’en assume volontiers le blâme ». Préfacé par André Malraux, elle livre dans Indochine SOS, un vibrant réquisitoire contre le colonialisme.

Figure majeure de ce journalisme de l’entre-deux-guerres, tour à tour romancière, écrivain-voyageur, journaliste engagée ou critique littéraire, Andrée Viollis laisse une œuvre protéiforme, riche d’une vingtaine de livres et plus de 1200 articles. Elle est pourtant tombée dans l’oubli. L’histoire a préféré retenir l’empreinte de ces illustres confrères, à commencer par le seigneur du journalisme, « le prince des reporters », Albert Londres. Andrée Viollis était pourtant de cette race qui savait si bien décrire les malheurs du monde. Et si la mort n’était pas venue un matin de 1950 la faucher à l’âge de 80 ans, nul doute qu’elle se serait repartie sur les routes pour couvrir la guerre de Corée qui venait d’éclater.