Le monde des deux A 

Salut ! Et si la salle où vous vous trouvez, était un compartiment de chemin de fer. Imaginez : Quelques lambeaux de fumée envahissent cet espace bourré de quelques femmes et de beaucoup d’hommes journalistes. Les voilà sur la ligne de départ pour couvrir l’un des évènements dont les années 20 et 30 avaient le secret. Il y a là, Albert Londres, ses confrères et donc de très rares femmes consoeurs, dont Andrée Viollis. Toutes et tous savent que cette dernière est plus que remarquable. Ses exploits l’ont rendue célèbre, peut-être même plus que les mâles plumes qui l’environnent. Londres n’a d’ailleurs pas caché son admiration pour cette femme qui l’avait qualifié de « Prince des reporters », un « maître » avait-elle écrit dans les Nouvelles Littéraires en 1925. En réponse, deux ans plus tard, dans le même magazine le grand reporter avait confessé son admiration en ces termes: « Nous avions beau écrire à cent à l’heure, ne pas déjeuner, sauter ensuite, sans avoir séché notre encre, dans les autos les plus puissantes, promettre au chauffeur de payer généreusement les contraventions que lui vaudrait un excès de vitesse, quand, essoufflé, suant et affamé, nous arrivions au guichet, elle était là. Maintenant, nous y sommes fait. Au début, nous avons eu souvent l’envie de prendre cette concurrente et de la jeter par la portière ! » 

Oui, la concurrente, c’est bien Andrée Viollis. Après quelques sarcasmes dûs à la posture virile de l’époque, l’homme au chapeau taupé s’est fait sans réserve, l’ami, le compagnon de voyages, attentif, malgré la rivalité professionnelle. Et cela jusqu’aux derniers moments. Peu de temps avant le naufrage du Georges Philippar qui emporta Londres et une cinquantaine de voyageurs, Andrée se trouvait aussi à Shanghai en compagnie du « concurrent »...

Imaginez à nouveau cette salle devenue cette fois chambre d’hôpital. Voilà qu’Andrée, tombée malade, reçoit chaque jour la visite de l’ami et non du rival. Écoutez-les qui parlent état de santé mais aussi état du monde, conflits, guerres, Japon, Chine...Les funestes hasards de l’existence ont fait qu’Albert est parvenu à prendre le bateau qu’il aurait dû rater, et Andrée s’est retrouvée dans l’impossibilité de monter à bord...Un an plus tard, Andrée était aux côtés de Florisse Londres, la fille d’Albert, Kessel aussi était présent avec plusieurs confrères du reporter, elles et ils vont créer le Prix Albert Londres... Une photo assez rare en atteste. Mais les hasards funestes de l’existence ne s’arrêtent pas là. L’histoire souvent écrite par des mâles plumes, a retenu parmi les A des deux prénoms, celui d’Albert plutôt que celui d’Andrée. Cruelle injustice, en voie d’être réparée toutefois avec la naissance du Prix Andrée Viollis. 

Alors, Imaginez à présent la salle où vous êtes. La préoccupation commune pour la pérennité d’un journalisme indépendant et respectueux des faits parcourent les rangs du public. Et regardez là-bas au fond, voici Andrée et Albert qui s’avancent pour nous parler de leurs aventures sur le terrain, du métier d’informer qu’ils ont en partage... Souhaitons-leur, la Bienvenue.

Hervé Brusini, président du Prix Albert Londres

DÉJEUNER LITTÉRAIRE

1933: Première délibération du jury du prix Albert Londres, dans un restaurant montmartrois qui couronne M. Emile Condroyer. Sur la photo, Henri Danjou, Jean Vignaud, Edouard Helsey et Joseph Kessel. Au deuxième plan Mme Andrée Viollis.